Apr

11

2008

Nicolas Sarkozy et le Devoir de Mémoire

Je me suis rendu au dîner du CRIF le 13 février 2008.

 

Convié au dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France, en lieu et place du Premier Ministre, habituel invité d'honneur de ce rendez-vous politique «entre les Juifs de France et les pouvoir publics», le Président de la République, Nicolas Sarkozy a annoncé son souhait de voir confier à chaque élève de CM2 la Mémoire de l'un des 11 000 enfants français victimes de la Shoah, à la rentrée 2008, dans le cadre de la lutte contre l'antisémitisme.

 

C'est une idée noble qu'il convient de saluer même s'il eût été préférable que le Premier des Français consultât préalablement les historiens et les enseignants.

 

Cependant, mon propos est autre: la levée de boucliers consécutive à cette proposition m'interpelle tant elle fut vive, disproportionnée et excessive.

 

Nous avons tous entendu Simone Veil vouer, dans un premier temps, aux gémonies le souhait du Président de la République en qualifiant sa proposition d'«inimaginable, insoutenable et injuste» (?!). Il est vrai que, par la suite, Simone Veil est revenue à de meilleures considérations en acceptant de participer aux travaux de la Commission mise sur pied par le Ministre de l'Education nationale Xavier Darcos.

 

Mais le mal était fait ...

 

Beaucoup d'historiens, de psychologues, de psychiatres ont dénoncé avec véhémence le souhait émis par le Président de la République française. Pascal Bruckner, philosophe, n'a pas hésité à déclarer: «les jeunes sont gavés de Shoah et cela n'a pas empêché la montée de l'antisémitisme» 1

 

Même l'historienne Annette Wievorka, spécialiste de l'histoire de la Shoah a vivement critiqué la proposition du Président Sarkozy en considérant qu'elle ne voyait pas l'intérêt éducatif d'une telle mesure et qu'il fallait élever les enfants pour en faire des hommes et des femmes qui ont le goût de la vie et pas pour les «plomber dans la mort», a-t-elle ajouté.

 

Ces réactions hostiles sont consternantes.

 

Quant à Bernard-Henri Lévy, dans son bloc-notes du 21 février 2008, il a dénoncé l'improvisation et la légèreté du Président de la République tout en rappelant qu'il est «toujours bon naturellement, de faire que la mémoire morte devienne une mémoire vive, qu'elle prenne vie dans la conscience des vivants»2.

 

Dans le monde juif, seul Serge Klarsfeld, historien et avocat a salué la proposition du Président de la République. Son fils, Arno Klarsfeld a pris le relais à l'occasion de l'émission de Laurent Ruquier du 24 février 2008 au cours de laquelle il fut hué et conspué par le public en défendant l'idée de donner à chaque écolier de CM2 la garde d'un enfant mort de la Shoah (!)

 

«Je trouve qu'il y a dans cette façon de dire que Sarkozy a ouvert la boîte de Pandore d'un antisémitisme par avance excusé et de trouver normal que n'importe quelle "communauté" puisse arguer du geste présidentiel pour réclamer sa part du gâteau mémoriel, quelque chose de fétide et qui soulève le cœur»3.

 

Bernard-Henri Lévy a fondamentalement raison.

 

Rappelons que le Président de la République a seulement émis un souhait: celui de confier la Mémoire d'un des 11 000 enfants français, victimes de la Shoah aux élèves de CM2 à compter de la rentrée scolaire 2008.

 

Même si l'annonce du Président Sarkozy aurait - bien évidemment - dû être élaborée, précisée, affinée par les spécialistes de l'enseignement, il n'en demeure pas moins que la virulence des réactions à la proposition du Président de la République est insoutenable parce que totalement disproportionnée.
Le Devoir de Mémoire, c'est le devoir de l'État d'entretenir le souvenir des souffrances subies dans le passé par certaines catégories de la population, surtout lorsqu'il en porte la responsabilité. Rappelons que le Devoir de Mémoire a, d'abord, été invoqué en France pour demander à la nation de reconnaître la responsabilité de l'État français (Régime de Vichy) dans les persécutions et la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale, qui ont conduit à la Shoah.

 

Le 16 juillet 1995, le Président Chirac reconnaissait la responsabilité de l'État
dans les persécutions anti-juives de la période 1940-44. Jusqu'alors, la théorie gaullienne, en refusant d'admettre la légalité du régime du Maréchal Pétain, considérait que la France n'était pas responsable de ses actes.

 

L'initiative du Président Sarkozy s'inscrit dans le prolongement de la déclaration du Président Jacques Chirac de 1995 au sujet de la responsabilité du régime de Vichy.

 

Il est regrettable que l'on ait parlé de concurrence victimaire. Des dizaines de milliers de Juifs vivant en France furent spontanément dénoncés par des Français.

 

L'idée de Nicolas Sarkozy est belle en soi, elle est noble, elle a pour objectif de faire prendre conscience aux jeunes qu'au 20e siècle, d'autres jeunes, des milliers, furent arrêtés, déportés, puis assassinés dans des chambres à gaz au seul motif qu'ils étaient nés juifs. Même si la proposition de Sarkozy aurait, certes, dû être mieux préparée, elle ne méritait - de loin - pas ce concert de critiques, véhémentes, passionnelles, émotionnelles.

 

Bien au contraire, ainsi que l'a déclaré Serge Klarsfeld, l'initiative du Président de la République doit être accueillie comme le «couronnement d'un travail de longue haleine».

 

Serge Klarsfeld a eu raison de rappeler qu'il ne s'agit pas de s'identifier de façon morbide à un enfant mort en déportation mais de faire acte de vigilance. Il s'agit d'armer moralement les enfants contre les idéologies extrêmes 4. Les enfants d'aujourd'hui doivent savoir que d'autres enfants du même âge, qui ont vécu dans le même cadre de vie, dans le même pays ont été déportés. Aujourd'hui, les enfants sont confrontés quotidiennement à la violence à la télévision. Ils voient les massacres dans le monde. La violence sur le net, les jeux vidéo, etc...

 

Beaucoup de jeunes ont lu à l'école le Journal d'Anne Franck, sans qu'ils soient pour autant traumatisés.

 

A écouter les détracteurs de la proposition de Nicolas Sarkozy, les enfants vivraient aujourd'hui dans un monde exempt de violence, n'ayant accès à aucune image, totalement aseptisés. C'est simplement absurde!

 

Les donneurs de leçons, tel que Régis Debray, seraient bien inspirés de relire les discours du Président iranien, du leader du Hezbollah ou du Hamas, qui appellent et incitent à la haine antijuive ainsi qu'à la destruction de l'État d'Israël. «Ceux qui oublient le passé, sont condamnés à le revivre», la formule est de George Santayana, philosophe, écrivain américaln.

 

Elle est simple et parle d'elle-même.

 

Merci à Nicolas Sarkozy d'avoir eu le courage de lancer cette initiative au nom du Devoir de Mémoire.

 

1 Le Figaro 14 ftvrier 2008.
2 Bernard-Henri Lévy, «Le bloc-notes» Le Point, 21 février 2008.
3 «Le bloc-notes» de BH.!, Le Point, 21 ftvrier 2008.
4 http//www.liberation.fr/actualité/société/310030.FR

 

Source: Me Philippe A. Grumbach, Hayom - vendredi 11 avril 2008

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