Jun

13

2007

Jeune homme déguisé en déporté des camps de concentration

Un homme déguisé en déporté de la Shoah, lors d'un carnaval : c'est ce qui s'est vu, cette année, à Monthey.

 

L'homme, la vingtaine, est accoudé à la barrière métallique. Comme des milliers de spectateurs, en ce 18 février 2007, il regarde passer le cortège du carnaval de Monthey (VS).

 

Chars décorés et guggenmusiks colorées et bruyantes se succèdent. Dans la joie et la bonne humeur. Au milieu d'une avalanche de confettis. Scène banale? Pas vraiment. Car l'homme, insouciant, est observé. Scruté même par Alain, qui bout intérieurement.

 

Image sans équivoque
Ce Genevois de confession juive, tremblant, prend des photos qu'il vient de transmettre à «La Liberté». Elles sont sans équivoque.

 

Le carnavalier, dont la trace n'a pas été retrouvée, porte la tenue d'un déporté des camps de concentration nazis: calot et tenue rayés bleu et blanc.

 

Sur son cœur: le numéro 158. De l'autre côté: une étoile de David, jaune. Comme celle que portaient les juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

 

«J'étais très choqué de le voir avec son déguisement», témoigne ce juriste d'une quarantaine d'années en visite chez un collègue avec sa famille ce jour-là. «C'est une insulte aux déportés juifs. Sur le moment j'aurais pu traverser la rue pour lui casser la figure

 

Mais Alain qui ne voulait pas provoquer une bagarre est resté calme, de son côté. Par respect aussi pour les six millions de juifs massacrés durant le conflit mondial. «Je ne voulais pas lui parler non plus. C'était trop dur», poursuit le Genevois qui, quatre mois plus tard, ne comprend toujours pas pourquoi ce jeune fêtard portait une telle tenue. Pour un carnaval.

 

«C'est inadmissible»
Déjà ébranlée après l'incendie criminel qui a ravagé la synagogue genevoise de Malagnou et après plusieurs sondages montrant une hausse sensible de l'antisémitisme en Europe, la communauté juive de Suisse romande est aussi scandalisée.

 

«Je suis atterré par ces images. Porter une tenue de déporté de la Shoah aujourd'hui, c'est inadmissible. Cela participe de la banalisation du génocide juif. On ne peut pas tourner en ridicule la Shoah. Il y a des limites.», souligne Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD.

 

Des limites que Benigni avait pourtant franchies dans «La vie est belle», non? Dans ce film, le réalisateur italien avait mis en scène l'histoire d'un père qui, déporté, fait croire à son fils que les occupations du camp allemand sont en réalité un jeu, dont le but serait de gagner un tank. «Ce n'est pas la même chose», remarque Johannes Gurfinkiel. «L'œuvre de Benigni avait un rôle éducatif. Elle a été tournée avec l'appui de spécialistes, d'historiens qui ont aidé à parler autrement du passé peu glorieux de l'Europe. Dans le cas du jeune homme en tenue de déporté, il n'y a rien de cela

 

Va-t-il porter plainte? «En l'état, non», répond Johanne Gurfinkiel. «Pour nous, c'est avant tout de la bêtise, de l'ignorance sur les souffrances des Juifs durant la guerre.»

 

Pour la CICAD, l'affaire est comparable à un degré moindre à celle du prince anglais Harry.

 

Le fils cadet du prince Charles avait porté un uniforme nazi et un brassard avec une croix gammée lors d'une fête. Provoquant un scandale planétaire. «De nouveau, c'est l'ignorance», poursuit Johanne Gurfinkiel qui plaide pour un meilleur travail de mémoire sur cette page de l'histoire notamment dans les écoles.

 

Ce qu'appelle de son cœur Ruth Fayon, déportée à l'âge de 14 ans dans le camp de concentration de Theresienstadt. C'était en 1942. Elle survivra ensuite à l'enfer d'Auschwitz-Birkenau avant d'être libérée en avril 1945 par les Anglais qui venaient d'atteindre Bergen-Belsen. Elle pesait à peine 35 kilos.

 

«Porter une tenue de déporté, c'est absolument absurde. Il est idiot ce garçon. C'est déplacé. C'est comme le prince Harry. C'est ni drôle, ni beau

 

Connaît pas l'histoire
Est-elle en colère? «Bien sûr que oui. Banaliser la Shoah, c'est dire à tout le monde que ce n'était rien du tout. J'aimerais qu'il aille à Auschwitz voir comment c'est, ce garçon.»

 

En plus, ironise la grand-maman, il ne connaît même pas l'histoire. «Les rayures n'étaient pas si nombreuses, ni si serrées, ni si noires. Et l'étoile jaune était à gauche. Pas à droite.»

 

CICAD, La Liberté, Le Courrier, le Nouvelliste - mercredi 13 juin 2007

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